Difficultés économiques, tensions politiques et incertitudes sur l’avenir : depuis le début de l’année, la filière cacao ivoirienne traverse une zone de turbulences. La demande mondiale de chocolat ralentit, mettant à l’épreuve le premier producteur mondial de fèves.
Malgré son statut de puissance agricole — et alors que le pays est invité d’honneur du Salon de l’agriculture à Paris — la Côte d’Ivoire fait face à une conjoncture défavorable. Après les sommets atteints ces dernières années, les cours mondiaux de l’« or brun » reculent, sur fond de consommation de chocolat en berne. Conséquence : la demande de fèves se contracte.
Avec une production 2025-2026 attendue à 1,8 million de tonnes, Abidjan peine à écouler ses volumes. La pression est forte pour un secteur qui pèse environ 15 % du PIB, fait vivre directement 1,1 million de producteurs et concerne près de 6 millions d’Ivoiriens.
Face à la situation, le Conseil café-cacao (CCC), en lien avec la présidence, a multiplié les initiatives pour calmer les tensions. Mais la filière doit aussi composer avec la montée de nouveaux producteurs, notamment l’Équateur, et des relations parfois tendues avec négociants et industriels. Pour le président Alassane Ouattara, qui a fait du cacao un pilier de son action économique, l’enjeu est majeur.
1. Pourquoi la filière cacao est-elle sous tension ?
Les signaux d’alerte se multiplient : producteurs peinant à vendre leurs fèves, stocks qui s’accumulent dans les ports de San Pedro et d’Abidjan, négociants contraints de céder à perte. Premier fournisseur mondial avec environ 40 % de l’offre, la Côte d’Ivoire se retrouve paradoxalement confrontée à un problème d’écoulement.
À l’origine de cette situation : la flambée historique des prix entre 2023 et 2025. Pour contenir leurs coûts, les industriels ont réduit la teneur en cacao de certains produits et répercuté la hausse sur les prix au détail. Le contrecoup est désormais visible : le broyage de fèves et la consommation de chocolat reculent.
Selon l’Organisation internationale du cacao (ICCO), les stocks mondiaux atteignaient fin janvier 1,1 million de tonnes (+4,2 % sur un an). Le courtier StoneX évoque un excédent de 287 000 tonnes pour la campagne en cours et anticipe encore un surplus en 2026-2027. Cette abondance tire les prix vers le bas et fragilise l’ensemble de la filière.
2. Comment les autorités réagissent-elles ?
Compte tenu du poids stratégique du cacao, le gouvernement a rapidement réagi. Le 21 janvier, le ministre de l’Agriculture d’alors, Kobenan Kouassi Adjoumani — remplacé deux jours plus tard par Bruno Nabagné Koné — a annoncé le rachat par l’État des stocks invendus au prix garanti de 2 800 F CFA/kg.
Initialement estimée à 130 000 tonnes, l’opération a finalement porté sur 200 000 tonnes, pour un coût supérieur à 300 milliards de F CFA, via Transcao Négoce, filiale du CCC.
Objectif affiché : soutenir les producteurs et stabiliser le marché. Parallèlement, le pays poursuit ses efforts pour accroître ses capacités de stockage et développer la transformation locale, afin de mieux peser sur la chaîne de valeur.
Mais le défi reste entier : ces volumes devront être revendus dans un contexte de prix orientés à la baisse, au risque de pertes financières. La crise met aussi à l’épreuve la coordination avec le Ghana, partenaire clé depuis 2018.
3. Le prix aux producteurs peut-il tenir ?
En octobre 2025, à l’ouverture de la campagne, le prix bord champ a été fixé à un niveau record de 2 800 F CFA/kg, dans un contexte politique marqué par la présidentielle remportée par Alassane Ouattara.
Depuis, les autorités marchent sur une ligne de crête : les producteurs refusent toute baisse de revenus, tandis que négociants et industriels jugent les fèves ivoiriennes trop chères.
Si le prix actuel devrait être maintenu jusqu’au 31 mars, la campagne intermédiaire prévue le 1er avril pourrait s’ouvrir sur une révision à la baisse. Une décision qui permettrait de s’aligner sur le Ghana, lequel a déjà réduit son prix d’achat d’environ 28 %.
4. Quelles répercussions politiques ?
La crise alimente les critiques de l’opposition. Le PDCI a dénoncé une opération de rachat menée « sans transparence » et sans stratégie crédible de transformation locale, évoquant un « échec structurel » du modèle actuel.
Les tensions ont également opposé le CCC, dirigé par Yves Brahima Koné, à des responsables syndicaux du secteur, notamment Moussa Koné (Synapci) et Koffi Kanga (Anaproci). Après des accusations publiques sur l’engorgement des ports, les deux leaders ont été brièvement placés en garde à vue pour diffamation avant d’être relâchés.
Même si l’apaisement est officiellement de mise, l’épisode révèle la nervosité qui traverse la filière.
5. Quels défis structurels pour le modèle ivoirien ?
Au-delà de l’urgence conjoncturelle, plusieurs chantiers de fond restent ouverts. Le coût budgétaire du soutien public relance le débat sur la transparence du secteur, notamment autour du mécanisme de fixation des prix et de l’utilisation du fonds de stabilisation.
La Côte d’Ivoire doit aussi :
- renouveler un verger vieillissant, fragilisé par le climat et les maladies ;
- renforcer la traçabilité pour répondre aux exigences européennes ;
- accélérer la transformation locale pour capter davantage de valeur.
Autant de défis qui nécessitent l’émergence d’une nouvelle génération de producteurs et une modernisation en profondeur de la filière cacao ivoirienne.

















